générer du visuel
avec du son

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Aujourd'hui, les interactions entre les arts visuels et sonores vont plus loin qu'illustrer
le son ou l'accompagner de visuel comme ce fut longtemps le cas. Désormais, l'un des aspects peut servir de base pour produire l'autre. Ainsi, la création sonore peut parfois être utilisée pour générer du visuel.

Tout d'abord, le son, en tant que perception immatérielle, a toujours produit du visuel par le biais de l'imaginaire qu'il dégage. À défaut d'avoir forcément des images sous les yeux, nous en produisons à l'écoute de bruits et de musiques.
« S'il y a iconicité, l'écoute nous présentant une image connue de tous, c'est dans l'incertitude de son état de surgissement. Incertitude de forme, de couleur, de dimensions, de vitesse, tout ce que l'œil aurait pu offrir pour préciser une image mentale produite en creux. Si son renvoi à l'image est l'indice de son ‹ certificat d'absence ›, comme production d'un manque, d'un déficit de présence, il est surtout le dispositif même de production de l'imaginaire. »1
Mais cette immatérialité du son est également compensée par des accessoires, outils
et supports. « Le dispositif de médiation que représente l'acte de prendre le son produit
un objet soudain éloigné, en déficit de matérialité, séparé de son corps. Du fait de cette immatérialité, le son est toujours abordé par ses accessoires (chaînes hi-fi, baladeur),
ses outils (micro, casque) ses supports (CD) ou ses codages (numérique, Dolby Stéréo, MP3…). L'aspect technologique à travers lequel il est toujours évoqué veut compenser la béance immatérielle du sonore. »1

Quant à la musique électronique, elle renforce cet imaginaire produit par le sonore de par son côté immersif, abstrait et bien souvent dénué de chants.
« Des paysages invisibles de Stockhausen aux ‹ voyages › sonores inventés par les producteurs de dub, des synthétiseurs analogiques défoncés des années 1970 aux paysages sonores digitaux qui sous-tendent tant de musiques électroniques d'aujourd'hui,
une part impressionnante de la musique électronique est explicitement en rapport avec la construction d'espaces virtuels, à la fois abstraits et absorbants. »2

Certains artistes, eux, tentent de se baser sur la matière sonore pour en dégager une création visuelle. C'est le cas par exemple de Thomas McIntosh avec son projet Ondulation, réalisé en 2002, dans lequel ce sont les fréquences sonores qui créent
des variations visuelles. « Ondulation est une composition pour eau, son et lumière.
Les deux tonnes d'eau contenues dans un bassin sont mises en mouvement par le son.
Des rayons de lumière positionnés pour frapper la surface de l'eau sont simultanément réfléchis sur un écran qui jouxte le bassin. Le bassin devient donc un miroir liquide dont la surface s'anime dans les trois dimensions, reflétant ainsi fidèlement le caractère physique de la composition musicale. Le phénomène auditif devient ainsi visible et le résultat de cette fusion des expériences sensorielles est une sculpture temporelle évoluant sous les yeux du spectateur. »3

On peut également évoquer le projet Microsonic Landscape de Realität, un studio d'expérimentation basé à Mexico City fondé par Juan Manuel de J. Escalante.
Pour réaliser ce projet, le collectif s'est basé sur les fréquences sonores d'albums qu'ils affectionnent et les ont transformés en objets physiques à l'aide du logiciel Processing
et d'une imprimante 3D.
« Le projet Microsonic Landscape imaginé par Realität permet de transformer la musique en paysages physiques grâce à une imprimante 3D. Utilisant un algorithme spécifique et une imprimante 3D MakerBot, les Microsonic Landscape représentent chacun un album (et non pas une seule musique), parmi lesquels Third de Portishead ou Pink Moon de Nick Drake. ‹ Une exploration algorithmique de la musique que nous aimons. Chaque onde sonore d'un album propose un nouveau voyage spatial et unique en transformant
le son en matière et espace : ce qui est caché devient quelque chose de visible. »4

Dans un principe quelque peu similaire mais à échelle beaucoup plus grande, le projet
du cabinet Orproject se sert également de la matière sonore pour produire non pas une sculpture mais une architecture entière.
« Dans les pas de l'architecte et compositeur Iannis Xenakis, le cabinet d'architecture Orproject, mené par son directeur et fondateur Christoph Klemmt, emmène l'architecture et la musique vers un apogée tout particulier. Le projet de Klemmt pour l'opéra de Busan en Corée du Sud, nommé Anisotropia, est une représentation physique d'une composition musicale qu'il a écrite pour piano. Anisotropia, dont la réalisation est prévuee pour 2014, est en quelque sorte une musique figée dans l'espace.
Orproject décrit la structure ainsi : ‹ le concept est basé sur une morphologie de bande
au lieu d'une rangée dodécaphonique, créant la façade et le rythme de la structure.
La répétition a donc lieu dans l'espace et non dans le temps. Plusieurs couches de la bande forment la structure de la façade, et l'altération des motifs résulte en la création de complexes rythmes architecturaux servant à contrôler la lumière, et la vue et l'ombragée de la façade. ›
La structure est conçue à partir du dodécaphonisme utilisé dans le morceau original
de Klemmt, intitulé Klavierstrück I. C'est une sorte de paysage sonore et physique en constante évolution. Repoussoir de la mer, cette enveloppe de vaguelettes est l'incarnation d'un tampon harmonique entre la terre et l'océan. L'intérieur de cette interface écologique
est acoustiquement impressionnant, et ressemble à peu près à un croisement entre le ventre de la baleine Monstro et un fantasme de termite. »5

Enfin, on peut tenter d'évoquer un projet aujourd'hui oublié du designer graphique David Reinfurt (désormais membre du duo Dexter Sinister). Il s'agit d'un travail autour de Music for Airports de Brian Eno, réalisé dans le cadre d'une exposition au Contemporary Art Center de Cincinnati en 2004. Reinfurt y a produit une plaquette imprimée où la graisse typographique évolue en fonction des propriétés de Music for Airports, qui était également diffusé en fond sonore lors de l'exposition. Le texte qui suit, en anglais, est issu d'un entretien par mail avec David Reinfurt expliquant son projet :

« The show was called Nothing Compared to This : ambient, incidental and new minimal tendencies in current art and in the whole exhibition the Eno piece Music for Airports
was playing. In fact that was one of the more ‹ present › works. So I made a kind of guide
(a big printed text that went with the exhibition and folded down to 12x12 inches, like a record cover). The front of it looked like the front of Music for Airports and then, inside,
all of the type had a complex software applied to it that I wrote. It took the music
(ie, frequency values) and ran that through the typography, making each letter bolder
or less bold based on what was happening in the music at that point. I know it still
sounds vague. I dont have images at hand, but it is a project I really like. »6





1. DESHAYS, Daniel, Pour une écriture du son, Klincksiek, Paris, 2006

2. DAVIS, Erik, « Polyrythmie, cyberespace et électronique noire »,
in
Sonic Process, une nouvelle géographie des sons,
Éditions du Centre Pompidou, Paris, 2002

3. Anonyme, « Ondulation », in
Undefine [En ligne]
http://www.undefine.ca/fr/projects/ondulation

4. Anonyme, « Microsonic Landscape – Imprimer la musique en 3D »,
in
UFunk [En ligne]
http://www.ufunk.net/musique/microsonic-landscape

5. ROSENTHAL, Emerson, « Orproject transforme la musique
en architecture », in
The Creators Project [En ligne]
http://thecreatorsproject.com/fr/blog/orproject-transforme-la-musique-en-architecture

6. David Reinfurt, entretien par mail, le 30 janvier 2013.





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Ondulation, Thomas McIntosh, 2002



Microsonic Landscapes de Realität


Projet d'architecture pour l'opéra de Busan (Corée du sud) conçu par Orproject.


David Reinfurt